18/01/2016
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CHATEAUBRIAND : LE GÉNIE DU CHRISTIANISME 4ème partie
LETTRE SUR LA CAMPAGNE ROMAINE

LETTRE SUR LA CAMPAGNE ROMAINE
Secrétaire d'ambassade à Rome, CHATEAUBRIAND écrivit à son ami FONTANES, en janvier 1804, une Lettre sur la campagne romaine qui fut aussitôt publiée et figura plus tard dans le Voyage en Italie (1826). Après avoir décrit la désolation de ces campagnes, il évoque ici leur « inconcevable grandeur » pour qui les contemple « en artiste, en poète, et même en philosophe ». C'est la partie centrale de la lettre, la plus belle : le peintre des « solitudes » américaines assouplit sa technique pour mieux rendre la pureté lumineuse du paysage italien, et son art nous paraît enrichi par le souvenir des paysagistes du XVIIe siècle (Le Lorrain, et sans doute Poussin) et par sa sensibilité d'humaniste qui s'émeut devant cette terre « demeurée antique comme les ruines qui la couvrent. »

Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome ; les coteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires ; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages, dans lesquelles il ne s'insinue toujours un peu de lumière. Une teinte singulièrernent harmonieuse marie la terre, le ciel et les
eaux : toutes les surfaces, au moyen d'une gradation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités, sans qu'on puisse déterminer le point où une nuance finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain cette lumière qui semble idéale et plus belle que nature ? Eh bien, c'est la lumière de Rome !
Je ne me lassais point de voir à la villa Borghèse le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marius, et sur les pins de la villa Pamphili plantés par Le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis-lazuli et d'opale, tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette et purpurine. Quelquefois de beaux nuages, comme des chars légers, portés sur le vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel mythologique ; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans l'occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du dieu du jour. Cette riche décoration ne se retire pas aussi vite que dans nos climats : lorsque vous croyez que ses teintes vont s'effacer, elle se ranime sur quelque autre point de l'horizon ; un crépuscule succède à un crépuscule, et la magie du couchant se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des campagnes, l'air ne retentit plus de chants bucoliques ; les bergers n'y sont plus, Dulcia linquimus arva (Nous quittons nos doucescampagnes) ! mais on voit encore les grandes victimes du Clitumne , des boeufs blancs ou des troupeaux de cavales demi-sauvages qui descendent au bord du Tibre et viennent s'abreuver dans ses eaux. Vous vous croiriez transporté au temps des vieux Sabins ou au siècle de l'Arcadien Evandre, (pasteurs de peuples) alors que le Tibre s'appelait Albula, et que le pieux Enée remonta ses ondes inconnues.

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