
Cliquer pour agrandir
Troisième
partie : Beaux-arts et littérature
Le Christianisme a inspiré les plus grands peintres et sculpteurs,
leur fournissant « des sujets plus beaux, plus riches, plus dramatiques,
plus touchants que les sujets mythologiques ». Nous lui devons cette merveille
: la cathédrale gothique (cf-livre I, chapitre III églises gothiques).
Loin d'être hostile à la « vraie philosophie » et au progrès scientifique,
il s'honore d'avoir inspiré des philosophes comme Bacon, Newton, Leibnitz,
Malebranche, La Bruvère, Pascal ; des historiens comme Bossuet ; des orateurs
comme les Pères de l'église, Massillon et Bossuet. Les « harmonies
de la religion chrétienne avec les scènes de la nature et les passions
du cur humain » sont elles-mêmes source de beauté ; Chateaubriand
consacre plusieurs pages au thème des ruines, reprenant en somme les idées
de Diderot et de Bernardin de Saint-Pierre. L'épisode d'Atala terminait
primitivement cette IIIe Partie.
Livre I
Beaux-arts
Chapitre VIII Des églises gothiques
Texte
complet
Chaque chose doit être mise en son lieu, vérité triviale à force d'être
répétée, mais sans laquelle, après tout, il ne peut y avoir rien de parfait.
Les Grecs n'auraient pas plus aimé un temple égyptien à Athènes, que les
Égyptiens un temple grec à Memphis. Ces deux monuments,
changés de place, auraient perdu leur principale beauté, c'est-à-dire
leurs rapports avec les institutions et les habitudes des peuples. Cette
réflexion s'applique pour nous aux anciens monuments du christianisme.
Il est même curieux de remarquer que, dans ce siècle incrédule, les poètes
et les romanciers, par un retour naturel vers les murs de nos aïeux,
se plaisent à introduire dans leurs fictions, des souterrains, des fantômes,
des châteaux, des temples gothiques : tant ont de charmes les souvenirs
qui se lient à la religion et à l'histoire de la patrie ! Les nations
ne jettent pas à l'écart leurs antiques murs, comme on se dépouille
d'un vieil habit. On leur en peut arracher quelques parties, mais il en
reste des lambeaux qui forment, avec les nouveaux vêtements, une effroyable
bigarrure. On aura beau bâtir des temples grecs bien élégants, bien éclairés,
pour rassembler le bon peuple de saint Louis, et lui faire adorer un Dieu
métaphysique, il regrettera toujours ces Notre-Dame de Reims et
de Paris, ces basiliques, toutes moussues, toutes remplies des générations
des décédés et des âmes de ses pères : il regrettera toujours la tombe
de quelques messieurs de Montmorency, sur laquelle il soulait de
se mettre à genoux durant la messe, sans oublier les sacrées fontaines
où il fut porté à sa naissance. C'est que tout cela est essentiellement
lié à nos murs ; c'est qu'un monument n'est vénérable qu'autant
qu'une longue histoire du passé est pour ainsi dire empreinte sous ces
voûtes toutes noires de siècles. Voilà pourquoi il n'y a rien de merveilleux
dans un temple qu'on a vu bâtir, et dont les échos et les dômes se sont
formés sous nos yeux. Dieu est la loi éternelle ; son origine et tout
ce qui tient à son culte doit se perdre dans la nuit des temps. On ne
pouvait entrer dans une église gothique sans éprouver une sorte de frissonnement
et un sentiment vague de la divinité. On se trouvait tout à coup reporté
à ces temps où des cénobites, après avoir médité dans les bois de leurs
monastères, se venaient prosterner à l'autel, et chanter les louanges
du Seigneur, dans le calme et le silence de la nuit. L'ancienne France
semblait revivre : on croyait voir ces costumes singuliers, ce peuple
si différent de ce qu'il est aujourd'hui ; on se rappelait et les révolutions
de ce peuple, et ses travaux, et ses arts. Plus ces temps étaient éloignés
de nous, plus ils nous paraissaient magiques, plus ils nous remplissaient
de ces pensées qui finissent toujours par une réflexion sur le néant de
l'homme, et la rapidité de la vie. L'ordre gothique, au milieu de ses
proportions barbares, a toutefois une beauté qui lui est particulière.
Les forêts ont été les premiers temples de la Divinité, et les hommes
ont pris dans les forêts la première idée de l'architecture. Cet art a
donc dû varier selon les climats. Les Grecs ont tourné l'élégante colonne
corinthienne avec son chapiteau de feuilles sur le modèle du palmier.
Les énormes piliers du vieux style égyptien représentent le Sycomore,
le figuier oriental, le bananier et la plupart des arbres gigantesques
de l'Afrique et de l'Asie. Les forêts des Gaules ont passé à leur tour
dans les temples de nos pères, et nos bois de chênes ont ainsi maintenu
leur origine sacrée. Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages,
qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés,
la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures,
les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes
des bois dans l'église gothique ; tout en fait sentir la religieuse horreur,
les mystères et la divinité. Les deux tours hautaines plantées à l'entrée
de l'édifice surmontent les ormes et les ifs du cimetière, et font un
effet pittoresque sur l'azur du ciel. Tantôt le jour naissant illumine
leurs têtes jumelles, tantôt elles paraissent couronnées d'un chapiteau
de nuages, ou grossies dans une atmosphère vaporeuse. Les oiseaux
eux-mêmes semblent s'y méprendre, et les adopter pour les arbres de leurs
forêts : des corneilles voltigent autour de leurs faîtes, et se perchent
sur leurs galeries. Mais tout à coup des rumeurs confuses s'échappent
de la cime de ces tours, et en chassent les oiseaux effrayés. L'architecte
chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu, pour ainsi dire, en
imiter les murmures ; et, au moyen de l'orgue et du bronze suspendu, il
a attaché au temple gothique jusqu'au bruit des vents et des tonnerres,
qui roule dans la profondeur des bois. Les siècles, évoqués
par ces sons religieux, font sortir leurs antiques voix du sein des pierres,
et soupirent dans la vaste basilique : le sanctuaire mugit comme l'antre
de l'ancienne Sibylle ; et, tandis que l'airain se balance avec fracas
sur votre tête, les souterrains voûtés de la mort se taisent profondément
sous vos pieds.
|