18/01/2016
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J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline (Les contemplations V-24)




L'île de Serk

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,
Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,
Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
L'ombre baignait les flancs du morne promontoire ;
Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire
Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,
A l'endroit où s'était englouti le soleil,
La sombre nuit bâtir un porche de nuées.
Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées ;
Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,
Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.
J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.
Elle est pâle, et n'a pas de corolle embaumée.
Sa racine n'a pris sur la crête des monts
Que l'amère senteur des glauques goémons ;
Moi, j'ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cime,
Tu devais t'en aller dans cet immense abîme
Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.
Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.
Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.
Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,
Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour. -
Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour
Qu'une vague lueur, lentement effacée.
Oh ! comme j'étais triste au fond de ma pensée
Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir ! Île de Serk, août 1855

1 Une lettre d'amour à Juliette
"J'ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. C'est une pensée sauvage qu'a arrosée plus d'une fois l'écume de l'océan. (.) Et puis, mon ange, j'ai tracé ton nom sur le sable : DIDI. (Diminutif de Léopoldine). La vague de la haute mer l'effacera cette nuit, mais ce que rien n'effacera, c'est l'amour que ton père a pour toi (.) ". Ce sont les termes d'une lettre que Victor Hugo adressa à sa fille âgée de 13 ans, le 3 septembre 1837. En écho à cette lettre, c'est un poème identique que Victor Hugo écrit ici, au retour de l'île de Serk, et qu'il adressera ensuite à Juliette accompagnée de cette fleur qu'il cueillit. La différence, ici, c'est que la fleur n'est plus cueillie sur une dune, un endroit familial où jouent les enfants mais sur une colline, un endroit isolé, abrupt, dangereux mais aussi plus intime. Le manuscrit est daté du 31 août 1852, soit 3 ans plus tôt que la date portée dans le recueil, 3 ans, le même délai que mit le poète avant de se rendre sur la tombe de sa fille Léopoldine, et qui amplifie l'écho de cet amour qu'il porte à sa maîtresse. La fleur symbolise l'amour éternel, l'enfant cueille des fleurs dans la nature pour les offrir à ses parents, l'amoureux offre des roses, on dépose des fleurs au cimetière sur la tombe des disparus qui vous ont été chers. Le poème a été écrit au retour de l'île de Serk, au nord de Jersey, juste à coté de Guernesey, c'est aussi l'île la plus solitaire et la plus fermée des îles anglo-normandes où il est exilé.

2-L'amour et l'unité du monde
Les nombreuses personnifications du poème ne sont pas de simples figures de style mais l'expression d'une communion fusionnelle, animiste avec la nature. L'aigle connaît, L'ombre baignait, le flot s'incline, la fleur est pâle, elle croit paisible, les toits craignent . "Ecoute bien. C'est que vent, ondes, flammes, arbres, roseaux, rochers, tout vit ! Tout est plein d'âme" écrit Hugo dans "Au bord de l'infini", VI-XXVI. La nature est une force qui crée la sienne en retour, tout souffle, tout rayon propice ou fatal fait vibrer son âme de cristal. Hugo a une vision panthéiste de l'univers, un tout divin, dans laquelle la conscience universelle est souvent comparée à l'océan, qui sous des formes diverses, vagues, nuages, neige, ne forme qu'un tout et où tout retourne. Du haut de son promontoire, dominant la mer, le poète marqué par le deuil dans cette dernière partie des Contemplations tient à insérer ce très beau poème d'amour à Juliette. Dans les épreuves difficiles, l'amour sauve du désespoir en ce qu'il partage la tristesse et s'accorde à la nature sauvage comme à la nature harmonieuse. Hugo est un romantique, et chez lui tout part du cœur pour aller au cœur, il s'émeut du sort du pauvre comme de celui de la pauvre fleur. Il va donc la cueillir, la saisir avec amour et précaution pour l'adresser à un autre cœur, qui palpite pour lui, celui de Juliette où elle finira ses jours, fanée. Hugo se sert des correspondances chères à Baudelaire qui voit "La nature comme un temple où de vivants piliers laissent sortir de confuses paroles". Les alexandrins au rythme souple et équilibré donne à son poème l'harmonie nécessaire pour justifier la dure loi du temps et du destin. "L'amour fait comprendre à l'âme, l'univers, sombre et béni ; Et cette petite flamme, seule éclaire l'infini" écrit le poète en vers impairs emprunts de déséquilibre en II-XXV, pour mieux exprimer sa tristesse. La colline sur laquelle il a pris place, est battue par les vents, hostile, l'âpre escarpement lui renvoie une impression désagréable, que prolonge l'amère senteur des goémons. Comme par enchantement, il y pousse une petite fleur, paisiblement, en harmonie avec son milieu. La colline émoussée par les ardeurs du vent s'incline comme en signe de remerciement, d'admiration. Sous la force des vagues, la colline résiste, sort victorieuse et prend la forme d'un arc de triomphe, monument érigé pour commémorer une victoire. Âpre escarpement, immense abîme, amère senteur, morne promontoire, soleil englouti, sombre nuit, porche de nuées, qualifient une nature sauvage, hostile, lui renvoie une impression de tristesse, mais elle est en harmonie avec l'âme du poète, elle en est le reflet. Dans cette nature sauvage, la petite fleur pousse paisiblement, elle n'a rien de séduisant, c'est une "pauvre fleur", elle ne dégage pas de parfum mais une amère senteur de goémon. Son sort est peu enviable, elle va mourir, perdre une à une ses pétales qui finiront au fond de la mer, dans le néant. Il va donc, avec mille précautions, la ramasser pour l'immortaliser, elle ira finir ses jours, en se fanant sur le cœur de Juliette.

3-Une symbiose homme nature.
On constate à plusieurs reprises un changement d'énonciation, le poète en s'adressant à la deuxième personne, engage une relation avec la fleur, il lui parle, lui dit, "tu devais t'en aller dans cet immense abîme", dans une sorte d'élan compassionnel. Puis il lui donne l'ordre de partir "Va mourir, sur un cœur, abîme plus profond", en deux hémistiches pour amplifier l'harmonie, la sérénité de la mort argumentant sa vision panthéiste de la nature, de sa beauté, même dans la mort. Cette symbiose homme nature s'observe entre la mer et les bateaux, entre les habitations et la colline "Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées", "Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir, semblaient craindre de luire et de se laisser voir". A la fin du poème, le poète s'excuse presque d'avoir connu la tristesse en observant cette nature si belle et si harmonieuse. Avec le "Oh" qui d'ordinaire marque la surprise ou l'admiration, Hugo se surprend d'abord à être triste "comme j'étais triste, au fond de ma pensée ". Il se reprend vite, mais c'est le soir, l'heure de rentrer, le début de la nuit où les formes disparaissent, où les peurs, les angoisses et les frissons s'installent.

Conclusion
C'est à un immense appel à la vie et à l'amour que l'on assiste dans ce poème emprunt de tendresse pour les humbles ou les petites choses que l'on remarque à peine, à l'image de cette petite fleur fragile et éphémère. C'est aussi une nature harmonieuse sous le regard de Dieu qu'il nous conte, "le flot s'incline", "le ciel qui te créa". La mort, la nuit, le soir qui la précède, les fins de jour, restent pour beaucoup un réservoir d'immenses tristesses, de peurs et d'angoisses. Par l'amour il est possible de les sublimer, de les dépasser, de faire de sa vie une victoire pour dresser partout des arcs de triomphe.

Vocabulaire
âpre: qui produit une sensation désagréable par sa rudesse
Promontoire : pointe de terre élevée qui s'avance dans la mer.
Morne : empreint d'une sombre tristesse ou qui engendre la tristesse.
Arc de triomphe : ouvrage d'art célébrant une victoire ou une série de victoires. Il se compose d'une ou de plusieurs arches surmontées d'un entablement. Les premiers arcs furent construits en Rome antique, dédié à un général victorieux ou à un empereur, placé à l'entrée de la ville, ou au cœur de la ville. L'arc de triomphe de l'Étoile à Paris célèbre les victoires et les généraux du 1er Empire.
Porche : avant-corps d'un édifice donnant accès à la porte d'entrée.
Nuées : nuages épais et de grande taille
Ma bien aimée : c'est ainsi qu'Hugo nomme sa fille Léopoldine dans ses poèmes.
Glauque : de couleur vert bleuâtre, mais aussi peu sympathique, louche

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